L’intelligence artificielle est-elle l’avenir de l’emploi ?

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L’emploi va-t-il se raréfier, voire disparaître, avec les avancées toujours plus grandes de l’intelligence artificielle ou au contraire allons-nous assister à la création de nouveaux métiers ? Si cette question est au cœur des débats, à quelques mois des élections présidentielles, les résultats de différentes études divergent. Avec l’émergence des chatbots, l’humain a-t-il encore ses chances face à l’intelligence artificielle ?

Pour répondre à cette question, deux experts de l’innovation confrontent leurs avis.

Oui. L’intelligence artificielle va créer de nouveaux emplois

Thibaut Watrigant

Ces nouveaux projets vont amener à l’émergence de nouveaux emplois qui n’existent pas encore aujourd’hui »,

Thibaut Watrigant, consultant en stratégie digitale chez eleven-strategy et diplômé de l’Ecole Polytechnique.

Si Thibaut Watrigant reconnaît que l’Intelligence Artificielle va appeler à des changements sociétaux, l’anticiper peut permettre de modeler l’offre du marché de l’emploi aux nouveaux paradigmes de sa demande afin de s’assurer qu’elle crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit. Pour le consultant, il est essentiel de distinguer l’intelligence artificielle, telle que décrite dans les films, généraliste et superpuissante, de celle de la réalité, spécifique et orientée sur un type de problème précis. C’est un ensemble d’algorithmes répliquant les fonctions cognitives de l’homme, destinés à résoudre des problèmes à forte complexité. Les conclusions issues de cette intelligence pourront ainsi être mises directement à disposition de l’homme ou encore d’un ensemble de machines physiques qui réagissent et adaptent leur processus de fonctionnement en conséquence. Cette distinction est importante car elle a des conséquences directes sur les changements de paradigmes à venir dans la demande du marché de l’emploi.

D’après Gartner, un tiers des emplois dans le monde seront remplacés par des algorithmes et des technologies d’intelligence artificielle à horizon 2025.

On parle de transformation de l’emploi qui ne détruira pas forcément plus d’emplois qu’elle ne va en créer », met en avant Thibaut Watrigant.

Les technologies d’intelligence artificielle vont en effet permettre aux entreprises de traiter, analyser et tirer parti de nouvelles données qu’elles ne pouvaient pas traiter avec la seule intelligence de l’homme. Le traitement de ces nouvelles données va créer de nouveaux projets en déplaçant le seuil de compétitivité en entreprise.

Ces nouveaux projets vont amener à l’émergence de nouveaux emplois sur de nouveaux projets qui n’existent pas encore aujourd’hui », analyse Thibaut Watrigant.

En assistant l’homme dans ses décisions, celle-ci va engendrer la disparition de certains emplois moyennement qualifiés, notamment en ce qui concerne la collecte d’informations, l’analyse de base ou le travail de bureaux avec des tâches répétitives par exemple. Si cette dernière est capable de fournir des recherches, de traiter des données, et de les synthétiser à l’image de ce que peut faire un analyste pour son manager, il manquera toujours un appui humain pour personnaliser le rapport et lui trouver des solutions créatives. La différenciation entre les entreprises, source de créations d’emplois, se fera par exemple sur la personnalisation des informations mises à disposition, ce qui appellera à de nouvelles compétences.

De même, dans le cadre de l’automatisation de production, on se dirige vers une réduction des emplois à tâches répétitives simples. L’intelligence artificielle va être capable de piloter des machines et de créer des alertes : il y aura donc besoin de moins d’agent de maintenance au sein de la chaîne de production. Mais là aussi, en permettant d’améliorer le seuil de compétitivité, cette intelligence va créer de nouveaux leviers et besoins d’emplois, par exemple en lien avec la créativité ou la personnalisation de masse.

Pour ne pas subir cette transformation et faire en sorte qu’elle ne détruise pas les emplois, il est donc essentiel de l’accompagner afin de faire correspondre l’offre et la demande du marché de l’emploi au travers de formations adaptées », conclut Thibaut Watrigant.

Non. L’emploi va disparaître

Thierry Ménissier

« L’homme a créé les machines et il doit accepter l’idée que ces dernières soient prochainement capables de le remplacer »,

Thierry Ménissier, philosophe de l’innovation et professeur à l’Université de Grenoble.

Thierry Ménissier est, quant à lui, beaucoup moins optimiste. Le philosophe s’appuie ainsi sur les écrits de Gilbert Simondon, « Du mode d’existence des objets techniques ». Dans ce livre, publié en 1958, l’auteur réfléchit à l’essor de la technologie dans l’ensemble des relations sociales. Simondon observe ainsi que tant que le machinisme et l’automatisation n’étaient pas en place, l’homme jouait le rôle d’objet technique et l’emploi, la forme sociale de ce rôle. L’homme est ainsi productif dans un cadre donné qui correspond à sa force de travail, laquelle a été pensée scientifiquement et déterminée dans des process de production.

L’homme a créé les machines et il doit accepter l’idée que ces dernières soient prochainement capables de le remplacer », explique Thierry Ménissier.

A l’image de la calculette qui a remplacé le boulier, demain le calcul se fera sans l’intervention humaine. Le machinisme a conduit via l’automatisation à l’intelligence artificielle et mènera demain à la raréfaction de l’emploi, voire même à sa disparition.

Pour le philosophe,

il faut aujourd’hui raisonner avec l’hypothèse maximaliste d’une totale disparition de l’emploi car en travaillant à la place de l’homme, l’intelligence artificielle est profondément nuisible à la survie des métiers humains, en tout cas du point de vue du critère de la pure efficacité ».

Ainsi, les tâches d’effectuation mais aussi les tâches d’expertise et de décision vont, de plus en plus, et de mieux en mieux, tant en quantité qu’en qualité, être assumées par des Intelligences Artificielles. On le voit dans l’économie financiarisée où les machines prennent désormais la place des humains en calculant plus vite que les humains des opportunités de création de valeur à partir de la loi de l’offre et de la demande. Nous sommes ainsi déjà dans une économie dont l’expertise et la décision sont entre les mains de l’intelligence artificielle. Si aujourd’hui, ce sont encore les humains qui programment les machines, il n’est pas impossible d’imaginer une forme d’autonomie de l’intelligence artificielle d’ici 50 ans ou un peu plus.

A l’instar du complexe décrit par Simondon, l’humain semble aujourd’hui terrorisé devant la réalité qui émerge et qu’il a pourtant lui-même engendré dans le contexte de la modernité, de l’industrialisme et du progressisme. Plutôt que de nier cette réalité, il est désormais essentiel de redéfinir la société après l’emploi », conclut Thierry Ménissier.

 

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