Être trop payé(e), non merci ?

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Salaire à multiples zéros, primes, augmentations… tout le monde en rêve. Non ? Certains se distinguent pourtant en refusant de toucher une rémunération jugée trop élevée. Mais dans quelles conditions peut-on s’offrir le luxe de gagner moins ?

Retour sur les motivations d’une tendance encore timide, mais bien réelle.

 

En avril 2015, le PDG de la société de services de paiements Gravity Payments, Dan Price, avait créé un précédent en annonçant qu’il divisait son salaire par 14 afin de pouvoir augmenter celui de ses 120 employés. Le jeune créateur de la startup américaine promettait ainsi de verser au moins 70 000$ par année (soit environ 5400 euros mensuels) à chacun des salariés, au terme d’un processus de 3 ans.

Une démarche qui n’avait pas manqué d’inspirer d’autres entrepreneurs aux Etats-Unis.

Une tendance globale

Mais dire « stop » à la course au profit n’est pas la prérogative des grands patrons. En France, certains employés ou dirigeants de PME font le choix de renoncer à une partie de leurs revenus (via un changement d’activité ou un passage au temps partiel, par exemple), explique Elsa Fayner dans son article « Gagner moins pour travailler mieux » (Santé & Travail, janvier 2010). En parallèle, le magazine Capital rapporte également le témoignage de plusieurs cadres ayant fait ce choix, en apparence risqué, de gagner moins : « Revoir à la baisse ses prétentions salariales constitue parfois le meilleur moyen d’atteindre ses objectifs », y écrit ainsi Marie-Madeleine Sève (« Quand doit-on accepter de gagner moins ? », janvier 2011). Dans un monde où priment la course à l’argent et la loi du marché, les raisons d’avancer à contre-courant peuvent être multiples.

Du pragmatisme à l’humanisme

Renoncer à une augmentation ou accepter un job sous-payé peut constituer, tout simplement, une tactique à long-terme. « Une concession occasionnelle peut permettre de gagner des galons ou de gonfler, à terme, son compte en banque », souligne Marie-Madeleine Sève dans Capital. Reculer pour mieux sauter, donc. Un sacrifice nécessaire en temps de crise et illustré par différents cas de figure : obtention d’un premier emploi, création d’entreprise, changement de carrière ou encore nécessité d’acquérir de la crédibilité et de l’expérience. Les cadres cités, tous diplômés et/ou pourvus d’un emploi stable, ont donc renoncé à leur confort ou à leurs prétentions salariales dans un objectif bien précis et surtout, de façon momentanée.

Mais la décision de gagner moins s’impose à d’autres en raison de son corollaire habituel : travailler moins. Ainsi, selon Rue89 pour L’Obs, certains salariés font le choix de réduire leur temps de travail pour gagner plus de temps tout court. Leur but ? Adopter un mode de vie alternatif, consacrer davantage d’énergie à leur famille, faire le point, s’épanouir dans une autre activité… bref, « profiter de la vie » tout simplement, constate Emilie Brouze. L’objectif visé n’est donc pas tant le refus de l’opulence financière que celui du surmenage. De même, réduire ses heures de travail et donc son salaire peut constituer davantage « un compromis qu’un véritable choix », constate Elsa Fayner face aux témoignages de Français ayant diminué, changé ou cessé leur activité afin de préserver leur santé et leur bien-être avant tout.

Souvent soufflée par la nécessité ou par les circonstances de la vie donc, la démarche de privilégier la qualité de vie aux revenus s’inscrit néanmoins dans un changement de valeurs et de paradigme social de plus en plus observable.

Lutter contre les inégalités salariales

Dans une économie mondiale où les écarts de revenus drastiques nourrissent les inégalités sociales, refuser un salaire trop élevé peut aussi représenter un véritable choix politique. Si le geste de Dan Price a fait figure de coup de pub ou d’exception iconoclaste, il était pourtant justifié par le bon sens le plus élémentaire. Le jeune entrepreneur a en effet décidé de diminuer son propre salaire d’1 million à 70 000 $ par an pour augmenter le bien-être de ses employés, après avoir lu un article sur l’impact du manque d’argent dans les foyers en deçà d’un certain seuil de revenus (Source : AFP pour 20 minutes).

De la même manière, l’exemple plus récent du Québec illustre comment le refus d’un salaire trop élevé peut être motivé par un idéal de justice sociale. En février 2018, plus de 200 médecins se sont portés signataires d’une lettre ouverte publiée par le groupe Médecins québécois pour le régime public (MQRP), afin de contester les hausses salariales négociées entre leurs propres fédérations et le gouvernement. Leur demande ? Que cet argent soit plutôt redistribué vers la rémunération du personnel infirmier et l’amélioration de l’offre de services de santé, très affectée par les compressions budgétaires (Source : Radio-Canada).

Ces épisodes trouvent écho dans le « malaise grandissant » constaté par le Washington Post chez les participants au dernier forum économique mondial à Davos, face aux inégalités économiques croissantes à travers le globe. Refuser d’être trop payé-e, une nouvelle forme d’activisme ?

Ceux et celles qui choisissent de dire non à un salaire trop élevé font encore figure de pionniers. Mais leur prise de position peut-elle être considérée comme le signe d’un changement d’époque ? Une chose est sûre : le succès ne se mesure plus (exclusivement) à la taille du salaire.

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