Existe-t-il un salaire indécent ?

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Du Revenu de Solidarité Active aux salaires mirobolants des nombreux joueurs de foot, le fossé en matière de rémunération est souvent très large, en France comme ailleurs. Mais existe-t-il réellement une indécence en la matière ? Y a-t-il un curseur à placer pour conserver une certaine éthique ? Pour tenter de répondre à cette épineuse question, nous avons fait appel à deux experts de l’économie.

Leur point de vue en débat.

Oui. Une indécence quantitative et qualitative

Bernard Friot

Pour Bernard Friot, sociologue, économiste et auteur de « L’enjeu du salaire »,  la justification de la rémunération est à la fois quantitative et qualitative.

Une rémunération n’a de sens que si elle est la contrepartie d’un travail », explique-t-il.

Or, force est de constater qu’il n’existe à ce jour aucun travail qui corresponde à des niveaux de rémunérations atteignant parfois plusieurs millions d’euros. En effet, difficile d’imaginer qu’une personne puisse travailler 20, 100 ou même 1 000 fois plus qu’une autre…

Quant à l’indécence qualitative, elle réside dans le fait que la rémunération est aléatoire et dépend de variables sur lesquelles le travailleur n’a aucune prise, ce qui est source de souffrance et de gâchis au travail.

La rémunération est liée à un emploi et non directement à la personne. Il est donc indécent que ce soit l’emploi, et non la personne, qui soit le support de cette rémunération », analyse Bernard Friot.

C’est vrai aussi des travailleurs indépendants dont la rémunération est liée à l’aléa du marché des biens et services.

Pour y remédier, l’économiste propose un salaire lié à la personne (donc qui ne peut être perdu ni réduit) compris entre 1 700 euros nets et 6 000 euros, que l’on soit indépendant ou salarié. Chaque personne devrait être assurée de sa reconnaissance comme travailleuse et davantage si elle passe des épreuves de qualification liées à son expérience professionnelle.

Si nous avons besoin de plus de 6 000 euros par mois, c’est que nous n’aimons pas notre travail ou que nous n’en avons pas la maîtrise », justifie Bernard Friot.

Ainsi, la recherche scientifique fondamentale se situe dans cette fourchette salariale avec des résultats performants, parce que les chercheurs aiment leur travail et en ont l’initiative.

Avoir une hiérarchie des rémunérations de l’ordre de 1 à 3 ou 4 est normale car on peut admettre qu’il y ait un écart de cet ordre en matière de contribution, mais au-delà le niveau est tout à fait indécent », conclut Bernard Friot.

Non. Un salaire n’est pas lié au mérite

Olivier Babeau

Un point de vue que ne partage pas Olivier Babeau, professeur en Sciences de gestion à l’Université de Bordeaux et vice-président de la fondation Concorde.

Le salaire est le prix qui a été fixé sur le marché du travail, donc théoriquement si aucun chercheur d’emploi ne trouve satisfaction au montant du salaire et refuse le poste, l’offreur sera dans l’obligation de revaloriser le montant », illustre-t-il.

Pour l’économiste, on ne peut pas considérer qu’il existe réellement de salaire indécent. En premier lieu, parce que la rémunération n’est pas la marque de reconnaissance de l’être humain.

Encore une fois, à travers un salaire, ce n’est pas le mérite que l’on paye mais bien une production qui représente une valeur que le demandeur estime. L’entreprise rémunère ainsi un collaborateur à la hauteur de la productivité qu’il va créer. Elle ne peut pas le payer au-delà de ce qu’il va produire au risque d’être réduite à le subventionner. De même, si une entreprise décide à travers ses actionnaires et son conseil d’administration d’offrir des ponts d’or à son PDG, c’est qu’elle estime que cette rémunération est justifiée. Ce dernier, par ses prises de décisions et ses actions, est en un effet un important créateur de valeurs, et qui plus est le responsable de la sauvegarde de milliers d’emplois.

Par ailleurs, force est de constater que les gros salaires des sportifs ou du monde du showbiz choquent souvent moins que ceux issus de la sphère de l’entreprise, et ce tout simplement parce que la valeur que créent les premiers est plus spectaculaire au sens propre. Il est ainsi plus aisé d’imaginer toutes les richesses qui pourront découler de leurs exploits sportifs ou artistiques.

Il faut également considérer qu’il y a d’autres rémunérations que le salaire dans un travail », ajoute Olivier Babeau.

Celui-ci peut en en effet être exercé par passion. Ne pas percevoir de remunération dans le cadre d’une activité bénévole peut-il être jugé comme indécent ? Bien sûr que non, puisque l’on y trouve un autre intérêt que la rémunération. De même, un stage dont la rémunération est pourtant précaire va permettre de gagner en productivité et en compétences afin d’accéder plus facilement par la suite à un meilleur emploi.

Le travail n’est pas uniquement une aliénation, mais quelque chose dans laquelle on peut se réaliser en tant qu’être humain », conclut le professeur en Sciences de gestion.

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