Mercato de l’entreprise vs mercato du football : une saison en transferts

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Des terrains de foot aux open spaces, le mercato désigne un phénomène de transferts aux enjeux à la fois économiques et humains. Mais les implications sont-elles comparables que l’on change de club ou d’entreprise ?

Deux experts en ressources humaines et ballon rond décodent les règles du jeu.

Similitudes

Pierre Rondeau

Le mercato est souvent une affaire de saison.

Dans le sport comme dans le monde de l’entreprise, l’été est particulièrement favorable aux départs et aux arrivées. Dès lors que l’activité d’une entreprise est en pause, on assiste à des négociations contractuelles. »

note Pierre Rondeau, économiste et coauteur de l’ouvrage « Le foot va-t-il exploser ?  Pour une régulation du système économique du football (L’aube, 2018).

Thierry Teboul

Autre point commun significatif, « la concurrence pour attirer les talents » selon Thierry Teboul, Directeur Général de l’AFDAS et co-auteur de l’essai Amour, gloire et crampons : Pour une sociologie du foot (Les Petits Matins, 2008).

A la manière des clubs, les entreprises mettent en place des systèmes de veille pour observer le marché et repérer les pépites. »

C’est d’ailleurs pourquoi des contrats sont mis en place pour protéger aussi bien le transfuge que la structure d’accueil.

Dans le monde du travail, on établit des clauses de confidentialité, on négocie l’interdiction d’aller voir la concurrence ; c’est la même chose dans le football, avec la mise en place de primes libératoires exorbitantes par exemples, pour s’assurer qu’un joueur ne soit pas accaparé par la concurrence », explique Pierre Rondeau.

Qui dit mercato dit bouleversements, susceptibles de perturber l’écosystème fragile d’une équipe.

En foot comme en entreprise, l’arrivée d’un nouvel actionnaire s’accompagne généralement d’une nouvelle équipe de management. Soit brutalement, pour provoquer un choc culturel, soit imperceptiblement mais sûrement… » constate Thierry Teboul.

Tout transfert peut être extrêmement payant (c’est le but) mais comporte aussi des risques.

Une opération de mercato peut s’avérer un échec si le talent en question n’arrive pas à s’intégrer dans le collectif. Car en entreprise comme dans une équipe de football, le talent pur ne suffit pas », déclare Thierry Teboul.

D’où l’importance de bien négocier la manœuvre et de faire du transfert une opération gagnant-gagnant, aussi bien pour l’individu que pour le groupe.

Pour l’entreprise, il s’agira d’‘amortir’ le recrutement, d’autant plus s’il a été coûteux. Pour le salarié, il s’agira d’y trouver son compte, tant sur le plan de sa carrière que sur celui de la motivation », analyse encore Thierry Teboul.

Les transferts sont une excellente façon d’insuffler un vent de renouveau.

Comme une équipe de football, une entreprise a besoin de se régénérer pour rester performante, affirme Thierry Teboul. Les transfuges ont aussi cette vocation de bousculer un ordre établi depuis trop longtemps. Zinedine Zidane a d’ailleurs justifié son départ du Real de Madrid par la nécessité de renouveler les hommes pour maintenir la performance du collectif. »

Autre question, celle de la loyauté. Aller toujours voir ailleurs si la pelouse y est plus verte ? La démarche peut être mal vue, remarque Thierry Teboul.

Certains joueurs restent identifiés toute leur carrière comme des ‘mercenaires’ prêts à se vendre au plus offrant chaque année. Par contraste, ceux qui restent fidèles toute leur carrière au même club, comme Francesco Totti de l’AS Rome, deviennent des légendes dans l’inconscient collectif », constate Pierre Rondeau.

Tout est question de storytelling, relativise cependant Thierry Teboul.

La loyauté envers son entreprise reste une valeur qui se monnaye encore. Mais, tout comme il y a un risque à bouger trop souvent, il y a un risque à ne pouvoir justifier d’une forme d’employabilité en ne quittant pas son poste. Si l’on est capable de raconter une histoire autour de sa fidélité ou de sa mobilité, le stigmate peut aisément se retourner. »

Différences

Malgré de nombreuses similitudes, les implications humaines d’un changement d’entreprise ne sont pas tout à fait les mêmes que dans le football.

Changer d’entreprise, c’est l’occasion de sortir de ses routines et de relations humaines qui, si elles rassurent, peuvent aussi être difficiles à faire évoluer », remarque Thierry Teboul. Un départ est donc toujours une occasion de se réinventer, de s’offrir une nouvelle virginité professionnelle. »

Autre différence de taille entre le transfert d’un salarié classique et celui d’un footballeur : le second apporte sa notoriété dans l’équation.

Un cadre lambda va négocier son salaire uniquement en fonction de ses qualifications, de sa capacité à apporter un gain de productivité à l’entreprise », rappelle Pierre Rondeau. Alors que dans le football, la valeur d’un joueur dépend également de variables extra-sportives, comme sa médiatisation, la visibilité qu’il va apporter au club. »

Dans le football, la mobilité croissante des joueurs n’est pas uniquement liée à leur ambition mais obéit aussi à une logique financière implacable.

En football, il y a ce phénomène des agents qui n’est pas comparable au secteur de l’entreprise, décrit Pierre Rondeau. L’agent touche un pourcentage de l’indemnité de transfert en cas de départ du joueur, il a donc tout intérêt à ce que ce dernier change souvent de club et renégocie son contrat à la hausse. »

Un phénomène qui perturbe le marché et accroît la mobilité des joueurs au point que certains militent pour la suppression pure et simple des transferts.

La marchandisation extrême des joueurs est donc un phénomène à part, comme le souligne Thierry Teboul.

En club, tout concourt à une valorisation d’un capital joueur, qui constitue une forme de spéculation à la revente. Acheter un trentenaire pour un club, c’est admettre l’idée que son investissement se dévalorisera plus vite, en cas de transfert, que s’il a 25 ans. A l’inverse, en entreprise, l’investissement dans un « haut potentiel » n’a qu’un objectif : le garder le plus longtemps possible. Car à son départ, il n’y a aucun retour sur investissement ; le bénéfice est entièrement capté par le salarié. »

Par conséquent, si la comparaison entre le mercato du foot et celui de l’entreprise est possible, elle s’arrête là où les excès du ballon rond commencent. Les transferts y sont en effet le symptôme d’inégalités croissantes, comme le conclut Pierre Rondeau :

Le libéralisme à outrance, c’est le football d’aujourd’hui. »

 

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