Nous nous sommes tant aimés…

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Tous les ans, les réseaux sociaux s’agitent, s’amusent et s’enflamment au dépend de l’opération « J’aime ma boîte ». C’est à qui détournera le plus ou le mieux cette opération de communication et la rendra la plus ridicule possible, lui assurant par voie de conséquence présence et résonnance.

Mais derrière ce déferlement d’humour, plus ou moins potache, que retenir de tout cela ?

Par François Geuze

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Certainement des interrogations sur le sens, la signification et le caractère quelque peu excessif, réducteur et simpliste du slogan. Slogan qui a quelques relents fleurant bon la Corée du Nord et ses déclarations d’amour au « Professeur de l’Humanité toute entière ».

J’entends bien que l’entreprise cherche à capitaliser sur la fierté d’appartenance de ses collaborateurs. Mais faut-il pour autant organiser de telles injonctions à l’amour et puis d’ailleurs… est-ce que ma boîte m’aime, elle ?
L’amour est-il vraiment partagé ? Ou s’agit-il simplement d’un écran de fumée visant à masquer que dans les faits ma boîte ne m’aime pas ?

Tout d’abord j’en aime un autre…

A défaut d’aimer ma boîte, j’aime mon travail. Je ne suis pas le seul d’ailleurs. Il suffit pour s’en convaincre de relire les enseignements d’une étude publiée en 2008 par Lucie DAVOINE et Dominique MEDA. D’ailleurs je l’aime tant qu’il en devient envahissant et qu’une petite pause dans notre couple ne ferait pas de mal…

Alors j’aime ma boîte ? Une boite qui ne « m’appartient pas », qui ne s’est pas donnée à moi, mais à qui je dois m’abandonner ? La preuve de l’amour par le mouton est-il de se faire tondre ? Sommes-nous, acceptons-nous d’être les moutons à qui une société de consommation de l’entreprise (l’entreprise est un produit qui se markete et se vend aux candidats, collaborateurs, actionnaires…) nous enjoint à l’amour comme un « plus produit » comme dans un vulgaire paquet de lessive ?

Faut-il vraiment que nous ayons tout oublié pour écouter sans broncher des « spécialistes » du « bonheur au travail » nous proposer, lorsque l’on regarde derrière les lignes, la création d’un Homme nouveau en utilisant toutes les bonnes vieilles recettes, déjà largement théorisées.

Cioran dans « sur les cimes du désespoir » décrit « Le travail, une malédiction que l’Homme a transformé en volupté » faisant en cela écho à ce poème d’Aragon… il n’y a pas d’amour heureux.

Les plus grands espoirs créent les plus grandes illusions et les plus grandes désillusions. Combien de fois, l’amour univoque, non partagé ne nous a-t-il pas poussé à nous dépasser, à nous transformer pour une belle (ou « un ») qui regardait ailleurs ?

Derrière cette injonction « J’aime ma boîte », que nous demande ce mouvement ? N’y a-t-il pas une simple réalité, celle d’une entreprise qui en veut toujours plus : Citius, Altius, Fortius et qui en définitive nous demande toujours plus de preuves d’amour ?

Mais, l’entreprise mérite-t-elle que je l’aime ? Elle qui, trop souvent, nous demande des preuves d’amour et demande le divorce alors que nous sommes très nombreux à nous être engagés de manière unilatérale ? Alors mon amie, entreprise, dis-moi, prouve-moi aussi que tu m’aimes et que je ne suis pas qu’une ressource dans son sens le plus primitif.

Que retenir ? Peut-être simplement qu’il nous faut, comme en toutes choses, repenser les équilibres, le fameux contribution/rétribution. Sinon, il en restera de l’entreprise comme du vilain du roman de la rose ? Vilenie fait les vilains. – C’est pourquoi il n’est pas juste que je l’aime. Le vilain est félon, sans pitié, sans obligeance et sans amitié.

F.Geuze-vignetteFrançois Geuze

Diplômé du Master MRH de Lille, membre de l’équipe de direction de ce Master et fort d’une expérience de 20 ans dans des postes tels que Directeur des Ressources Humaines, de la Stratégie ou des Système d’Information, François Geuze possède une expertise reconnue tant dans le domaine des stratégies RH et du Contrôle de Gestion RH que dans les nouvelles technologies appliquées au domaine de la gestion des hommes.

Il est par ailleurs auditeur social auprès d’entreprises françaises et internationales. Il anime le site expert www.e-rh.org

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