Quand l’essentiel est en jeu

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Le Babyfoot fait-il le climat social ? Autrement dit, installer des jeux sur le lieu de travail contribue-t-il positivement à la qualité de vie des salariés ? Cette question m’a rappelé un souvenir ancien.

par David ABIKER

Il y avait dans une PME, que j’ai longtemps fréquentée, un Babyfoot. C’était toujours la même bande qui y jouait sous le préau, après la cantine. Il y avait là, vers 13 :30 une fille qui fumait beaucoup et qui regardait jouer quatre collègues mâles qui hurlaient énormément à chaque point remporté. Elle était comme leur capitaine. Plus ils criaient dans l’action, plus elle exultait de joie et les y encourageait.

Non seulement ces cinq-là squattaient le Babyfoot, mais leurs parties fusionnelles me laissaient de marbre. Vivait-on mieux dans l’entreprise parce que ceux-là s’éclataient, je ne le crois pas. Aussi quand on me parle de Babyfoots dans les open-spaces, de toboggans dans les sièges sociaux ou de tipis indiens pour faire la sieste dans les start-up, je suis sceptique.

En surfant sur Internet je suis tombé sur un billet de blog intitulé « Les espaces de détente les plus cools de la planète ». Certes ils sont cools mais cela veut-il dire que les relations de travail y sont plus épanouissantes ? Est-ce parce que la déco ressemble à une cuisine danoise ou le salon à un Starbucks Café que pour autant on se marre vraiment dans son boulot ?

Si je lis souvent des articles qui racontent à quel point l’aménagement des locaux est chouette avec sa table de ping-pong, son flippeur et son mini-golf, j’en lis beaucoup moins sur les interactions ludiques qui peuvent exister entre les membres d’une même équipe, entre des salariés et leurs managers ou même entre des clients et des fournisseurs.

Je fréquente depuis quatre mois, cinq jeunes femmes qui vivent dans le même bureau de 25 m2 (c’est un espace trop petit, sans table de ping-pong ni déco cosy comme dans les meilleures entreprises de high tech). Je les observe du mieux que je peux et je m’aperçois qu’elles jouent à quelque chose ensemble.

En dehors de leurs interactions professionnelles, elles se disent des mots gentils, s’entraident, rient volontiers, débattent de la meilleure cuisson du gâteau au chocolat, échangent des recettes de cocktails, partagent des pastilles pour la toux, se confient des secrets, bitchent un peu (bitcher c’est prendre plaisir à échanger des ragots, elles m’ont appris ce mot).

Elles parlent aussi de BG (beaux gosses), de politique, des Gilets Jaunes, d’un concours de pulls de Noël à venir, elles prennent des pots le soir ensemble après le boulot et parfois se prennent des taules (oui M’sieur), elles se rapportent des salades à l’heure du déjeuner, elles se remplacent si l’une part plus tôt. Bref, elles jouent avec sincérité à quelque chose qui s’appelle les relations humaines et qui, à force d’être exécutées avec grâce, deviennent un jeu vital pour la qualité de leur vie au travail.

J’ajouterais qu’elles ont un manager respecté, soucieux de leur travail et qui se mêle passionnément de leur métier. Je dirais aussi que c’est un manager qui a de l’humour et qui, c’est loin d’être un détail, les connaît bien et les aime. Et quand il a un truc désagréable à leur dire, il le dit en gueulant et pas en novlangue doucereuse comme on la parle aujourd’hui pour vous coller la pression l’air de ne pas y toucher.

Ce que je vous raconte ici est essentiel, ça ne concerne pas la terre entière mais un micro-espace professionnel de 5 personnes. Loin des clichés, des cantoches design et des salles de jeu pour kidultes de la start-up nation. Car ce qui fait le bonheur au travail relève pour moi de fondamentaux qui n’ont pas grand-chose à voir avec la déco et les accessoires.

Je vais préciser. Pour moi, il ne faut pas jouer au travail parce que ça rend plus heureux ou plus productif. J’inverse la proposition. Je crois que le respect de certaines règles du « jeu » au travail est une des conditions d’une forme de bien-être et donc de performance. J’en donne trois.

Des managers impliqués et reconnaissants qui fixent des objectifs clairs et atteignables ;
Le respect de la règle des 3 T : un territoire délimité, des tâches précises, un temps respecté ;
Des éléments de sécurité professionnelle, financière et affective qui permettent l’engagement, la créativité et la prise de risques.

Ce ne sont pas les babyfoots qui fabriquent ces règles et les font respecter. Ce sont les managers et le droit.

Malgré leurs 25 m2, mes 5 collègues jouent au travail, tout le temps. Elles m’ont initié à Hauts les Mains un jeu délirant qui se joue sur Smartphone à base de mimes et de quiz. Elles m’ont emmené un soir au Karaoké où je n’avais pas poussé la chansonnette depuis 10 ans. Elles me racontent des histoires drôles de leur âge (on a 10-15 ans d’écart), me taquinent sur ma prise de poids et quand je vais mal (je suis hypocondriaque), elles sont là pour moi avec bienveillance, grâce et humour, bien plus qu’elles ne l’imaginent. J’oubliais, quand je viens au bureau avec mon chien, elles s’en occupent et jouent avec lui. Dans un open-space, mon chien vaut 100 babyfoots…

J’en tire la conclusion que le jeu n’est pas dans l’accessoire mais dans ces petits riens quotidiens entre les salariés quand ils se sentent riches et animés par ce qu’ils font collectivement. Plus ils sont libres, autonomes, en position de réussir et estimés, plus ils jouent ensemble à quelque chose d’essentiel et que chacun saura comprendre sans qu’on ait besoin de le nommer car c’est difficile à décrire.

Quelque chose qui ressemble à une vie (de bureau) digne d’être vécue.

Le coup de cœur de David Abiker
M.A.S.H, une œuvre à découvrir en rapport avec le jeu au boulot

Bio du blogueur

David Abiker

David Abiker

David ABIKER est en charge de la revue de presse sur Europe1 chaque matin à 8:30, il est également chroniqueur de l’Info du vrai sur Canal Plus de 20:00 à 21:00. Il collabore notamment aux magazines Management et Courrier Cadre. Il a été désigné cette année parmi les 25 Top Voices de Linkedin qui distingue les contributeurs du réseau social. Il a été DRH dans une autre vie.

1 commentaire

  1. Bien vu. Ces illusions cool viennent du monde de l’IT, ou Google s’est érigé en exemple. C’est cool Google, mais en fait c’est l’enfer. Vous êtes sélectionné sur des critères où la priorisation de la vie professionnelle sur tout le reste est un prérequis. Le manager se fout du bien-être de ses troupes comme de sa première souris, il ne pense qu’à parvenir au poste qu’il vise. Ces ping pongs ou ces hamacs sont là pour compenser la pression permanente exercée sur les individus: plus y’en a, plus faut se méfier. Votre article rappelle les fondamentaux, mais ces éléments de coolitude n’ont rien à voir avec le babyfoot de vos souvenirs: ils sont avant tout manipulatoires.

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