Du tabou des salaires à la transparence totale ?

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Même si les jeunes en parlent plus librement que leurs parents, les salaires restent un sujet tabou en France.
Certaines entreprises ont toutefois décidé de jouer la carte de la transparence, mais les professionnels des ressources humaines sont plutôt réservés.

« Comme il y a peu de reconnaissance professionnelle au quotidien, la rémunération peut apparaître comme la sanction positive ou négative de la collaboration », indique Xavier Camby, directeur d’Essentiel Management.

Philippe Geffroy

Philippe Geffroy

Résultat, « il y a un amalgame entre l’argent gagné et la valeur personnelle », confirme Philippe Geffroy, auteur du Cahier d’exercices pour être à l’aise avec l’argent.

Cette confusion fait naître deux sentiments, souligne-t-il : celui de ne pas être à sa place si on a l’impression d’être trop payé, ou celui d’injustice si la comparaison avec les autres est désavantageuse.

  Ne pas en parler est une manière de se protéger et de protéger tout le monde », analyse le coach.

A ces considérations psychologiques s’ajoutent un héritage judéo-chrétien, qui donne une image négative de l’enrichissement personnel, et des réminiscences de la culture paysanne, où il ne fallait pas parler d’argent pour ne pas susciter les envies.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que les Français soient si réticents à dévoiler leur salaire.

Les mœurs évoluent

« C’est un sujet qui reste tabou, mais qui l’est de moins en moins, observe Jean-Marie Peretti, professeur en management des ressources humaines à l’Essec Business School.

Il existe une vraie différence entre les jeunes diplômés, plus décomplexés et pour qui rien n’est confidentiel, et leurs parents qui sont plutôt de nature discrète ».

Jean-Marie Peretti

Jean-Marie Peretti

La mondialisation aidant, l’influence du management à l’anglo-saxonne, plus ouvert sur la question, se fait également sentir.

Contrairement à certaines idées reçues, les Français ne sont pas les plus muets sur le sujet. Ils seraient même les plus diserts parmi les Européens, selon un sondage réalisé en 2011.

Les Autrichiens sont ainsi les plus réservés, avec 59% des répondants qui admettent ne pas parler du tout de salaires, et les Allemands sont les plus discrets avec leurs collègues.

En France, 42% des sondés disent qu’ils en discutent ouvertement et seuls 20% d’entre eux se soucient de la présence de leurs collègues.

Quant aux Américains, ils sont connus pour être les plus expansifs sur le sujet, mais pas n’importe où ni avec n’importe qui.
« Ils parlent volontiers de leur rémunération en dehors du travail, mais il faut savoir qu’un tiers des entreprises aux États-Unis interdisent à leurs employés de communiquer leur salaire », souligne Jean-Marie Peretti.

Quoi qu’il en soit, pour Xavier Camby, la survivance de ce tabou relève du paradoxe – « les Français n’aiment soi-disant pas parler d’argent, mais ils adorent savoir » – et de l’hypocrisie, puisque les salaires sont un secret de polichinelle.

« Tout le monde a les moyens de les évaluer assez finement », affirme l’auteur du livre 48 clés pour un management durable. Entre les grilles de salaire des conventions collectives, les enquêtes de rémunération, comme celle publiée chaque année par Expectra, les outils d’évaluation en ligne et les rémunérations proposées par les offres d’emploi, les informations sont facilement accessibles.

La transparence à tout prix ?

Afin de lever toute ambiguïté, certaines entreprises jouent la carte de la transparence.

Xavier Camby

Xavier Camby

Au sein de Thermador Groupe, un grossiste en chauffage et robinetterie, les salaires de tous les membres du personnel sont affichés une fois par an, y compris celui du PDG.
L’objectif : limiter la propagation d’idées fausses et contraindre la direction à une grande cohérence.

Chez le spécialiste de l’assurance-crédit Euler Hermes, chacun des 45 commerciaux sait exactement combien gagne ses homologues, qu’ils soient juniors ou seniors, et le mécanisme de fixation des bonus est connu de tous.
En revanche, cette clarté salariale ne concerne que les collaborateurs d’un même niveau hiérarchique.

Pour Philippe Geffroy, la transparence n’est pas la panacée parce qu’elle génère finalement beaucoup de frustrations et qu’elle est potentiellement source de conflits. « Pour que ça marche, il faudrait expliquer et justifier les salaires de tout le monde », estime le coach.

« En matière de ressources humaines, comparaison n’est pas raison », rappelle par ailleurs Xavier Camby qui juge que la transparence est plus contre-productive que bénéfique.

Les comparaisons stimulent en nous-mêmes les sentiments les plus négatifs : frustration, jalousie, aspiration. Or, à formation et responsabilité identiques, le salaire peut être différent, notamment pour des raisons de performance. Et ça, c’est objectivement difficile à admettre », signale le consultant.

« Ce qui compte, ce n’est pas le montant. C’est comment il est déterminé et sur quels critères », estime pour sa part Jean-Marie Peretti, convaincu qu’il faut des « règles justes, applicables et appliquées. Plus elles sont transparentes, moins la rémunération pose problème ».

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