L’entreprise libérée est-elle utopique ?

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Avec la transformation digitale que connaissent les entreprises aujourd’hui, les besoins évoluent et les entreprises se libèrent peu à peu. Ainsi, il est à se demander si on peut imaginer une entreprise libératrice demain. Quels seraient les changements et les enjeux ? Deux experts nous partagent leur point de vue.

Oui, l’entreprise libérée peut se révéler utopique dans le sens où elle s’inscrit à contre-courant d’un système d’entreprise jusqu’ici pyramidal.

Laura Lange

Nous serions tentés de soutenir que l’entreprise libérée peut apparaître utopique car l’usage du mot « libéré » n’est pas courant dans le domaine professionnel. Récent, il revêt un caractère un brin provocateur dans le sens où il s’inscrit à contre-courant du système traditionnel, à savoir un système pyramidal, hiérarchique. Aussi, l’entreprise libérée s’inscrit-elle en rupture, faisant écho à une forme d’horizontalité nouvellement gagnée, conquise par rapport à une verticalité traditionnellement subie »,

Laura Lange, conférencière, chroniqueuse sur TLM, doctorante en philosophie pratique et experte APM.

Pour Laura, cette idée d’entreprise libérée utopique s’explique par une remise en question de l’autorité en entreprise et au sein de notre société. Elle détaille sa vision :

Cela peut paraître utopique si l’on destitue tout rapport à l’autorité pour n’en instaurer aucun autre, autrement dit si l’on vise une horizontalité totale des rapports humains, indépendante de tout rapport à une autorité. Le risque serait d’une part que cela soit très lourd pour les individus, car il est plus facile et confortable de suivre un modèle que d’avoir à l’inventer. Or, tout le monde ne le souhaite pas. D’autre part, vouloir conquérir la pleine horizontalité c’est aussi perdre en verticalité, en fil conducteur, en références et repères ».

Le concept d’entreprise libérée n’est pas aussi libérateur que l’on pourrait le penser.

L’entreprise libérée est au fond moins une entreprise qui appelle à être libérée de l’autorité, qu’elle n’appelle à être libérée du pouvoir. Il y a une réelle différence entre autorité et pouvoir. Le pouvoir n’a pas la légitimé de l’autorité. L’autorité est un pouvoir reconnu, là où le pouvoir ne l’est pas forcément. L’autorité implique, là où le pouvoir applique. Aussi, si l’entreprise libérée cherche à se libérer du pouvoir, cela ne veut pas dire qu’elle cherche à se libérer de toute forme d’autorité. Au contraire ! L’entreprise libérée cherche de nouvelles fondations. Ce qui fonde la fondation, comme le précise Hannah Arendt, c’est le principe même d’autorité. L’homme a besoin, tant individuellement que collectivement, d’une autorité ».

L’entreprise libérée est paradoxale car elle cherche à se libérer du pouvoir tout en souhaitant conserver une certaine forme nécessaire d’autorité.

Ainsi, me semble-t-il, la nouvelle problématique contemporaine soulevée par l’entreprise libérée : Qu’est ce qui de nos jours peut encore faire autorité ? Sans principe d’autorité, aucun co-engagement ni aucune responsabilité collective n’est possible. Or, pour que l’entreprise libérée fonctionne, elle doit se reposer sur la responsabilité. C’est en ce sens qu’elle est très prometteuse, car elle célèbre en réalité moins le « libéré de toute autorité » qu’elle célèbre l’autonomie, l’engagement, la responsabilité dans le but de co-construire de nouveaux principes fondateurs d’autorité ».

En résumé, l’autorité et la responsabilité ne doivent pas être perdues au profit de la liberté professionnelle.

Sur ce point, notre second expert tranche en faveur de ce regain d’engagement et de responsabilité.

Non, l’entreprise libérée n’est pas utopique. De plus, elle est clairement souhaitable pour les managers de demain.

Jean-Noël Gaume

Je préfère parler d’entreprise libératrice, d’entreprise inspirante. C’est une entreprise qui développe une stratégie managériale innovante, avec toujours plus de délégations et de responsabilisations. Elle facilite l’adhésion des individus. L’entreprise inspirante est une entreprise qui autorise la libération des énergies, encourage la bienveillance, ouvre des espaces de progrès et de liberté, favorise le développement de la créativité et apporte le bien-être et l’harmonie quotidienne »

Jean-Noël Gaume, auteur conférencier. Spécialiste du Management Haute Performance, il a également écrit un livre intitulé « l’entreprise inspirante ».

Pour Jean-Noël, cette motivation d’entreprise libérée ou plutôt libératrice s’illustre par un changement managérial lié aux transformations digitales d’aujourd’hui.

Nous ne sommes plus au temps de la subordination, ce n’est plus la soumission qui prévaut. Avant, le savoir faisait autorité, aujourd’hui ce n’est plus le cas, car tout individu a le savoir « à portée de clics. Pour le management, il est temps de bâtir dans l’entreprise un nouveau rapport relationnel, un rapport de fraternité. Ce rapport relationnel s’installe dans une relation managériale de côte à côte, le coach se substitue au chef ».

Le manager devient incontournable et doit être un modèle de compétence, d’exemplarité.

Le management aujourd’hui doit s’apparenter au sport de haut niveau. Il n’y a plus celui qui commande et celui qui obéit. Il y a celui qui inspire, qui guide et celui qui réalise. Le manager est là pour faire grandir ses équipes, pour ouvrir le champ de la responsabilité et de l’intelligence collective à l’ensemble des acteurs du groupe ».

Il donne des conseils et explicite le contexte de ce débat de manière plus approfondie.

Les objectifs à atteindre ne doivent pas faire partie du discours managérial, même s’il faut les afficher et les surveiller. Il faut leur donner des tactiques à appliquer, leur faire confiance en leur donnant des espaces de progrès et de liberté tout en respectant des règles intangibles. Une entreprise a des fondamentaux qu’il ne faut jamais transgresser car sinon elle perd de l’énergie. Dans une entreprise, il y a des choses qu’il ne faut pas déléguer ; c’est pour cela que l’on ne peut pas parler d’entreprise libérée ».

En somme, une entreprise libérée n’est pas utopique sous certaines conditions. Toutefois, il faut veiller à ce que chacun retrouve du sens et de l’autorité dans cette libéralisation professionnelle.

Pour aller plus loin dans le débat :

 

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