La liste de mes erreurs

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Vendredi dernier j’ai probablement fait une de ces erreurs de fatigue que l’on commet en décembre pour s’en repentir en janvier.

Ou tout de suite.

par David Abiker

Un des médias auquel je collabore chamboule ces jours-ci tous ses process comptables et me demande, pour facturer mes services, les pièces justificatives suivantes : un Kbis, une attestation Urssaf histoire qu’on ne me confonde pas avec un esclavagiste, une attestation Siren, un numéro de TVA intracommunautaire, un RIB, un bon de commande… Me transformer en fournisseur c’est plus pratique que de me salarier mais dans mon secteur aussi, l’Ubérisation est en marche. Ce qui était simple hier, devient pénible aujourd’hui. Ce qui réduisait les circuits bureaucratiques autrefois, devient fastidieux malgré les promesses de simplification administratives de l’Etat. Nous sommes en décembre, je suis fatigué et exaspéré alors j’écris le courriel suivant. Celui d’un déséquilibré probablement.

« Cher service comptable, je suis tout petit, je suis fatigué, je suis indépendant. Tu es gros, tu appliques des process et tu m’emm… Tu peux te mettre tes formulaires où je pense, plutôt mourir que passer deux heures à réunir les « pièces justificatives » parce que tu n’es ni agile, ni moderne, ni bienveillant, ni confiant. I would prefer not to*… ».

J’aurais pas dû…

Quand j’appuie sur la touche envoi, je sais qu’il ne faut pas. D’abord parce qu’il ne faut jamais se mettre en colère, ensuite parce que j’adore l’argent et que respecter ces abominables procédures comptables m’aurait permis d’en gagner plus (même une misère), enfin parce qu’être grossier n’a jamais été une solution. Sauf que chaque année à l’approche de Noël, je fais ce genre de c… Un mail inapproprié comme on dit aujourd’hui en France pour imiter les Etats-Unis.

L’impatience de voir le sapin, fantasme sur mon cadeau idéal (une Porsche 911 qui tomberait du ciel) et distraction, le tout combiné à la fatigue, fabriquent le calendrier de l’avent d’un professionnalisme qui part en sucette. Voici les moments-clés de cette déconfiture.

Le calendrier de l’avent de mes sottises…

2 décembre, je vais aux toilettes, je ne m’enferme pas, un de mes multiples patrons (je pige partout…) ouvre la porte. J’entends qu’il étouffe un soupir d’agacement. Dommage on aurait pu en rigoler après. Mais non. 3 décembre, je sors fumer sur le toit, j’ai oublié mon badge, je dois appeler le standard pour me libérer. Le vigile arrive, le toit est interdit, un voisin s’est plaint, il est obligé de consigner l’incident. 6 décembre, j’envoie le mail susdit et je perds la pige. 9 décembre, mon patron m’indique que je dois éviter de mettre systématiquement une chanson en fin de chronique radio. Le lendemain j’en mets une. Il m’engueule. Il a raison mais pourquoi faut-il que j’ai eu tort après qu’il ait raison ? (même mes questions sont incohérentes). 12 décembre, j’oublie un rendez-vous. Mon interlocuteur m’attend depuis 45 minutes. Je prends ma voiture pour rattraper le coup, traverse Paris pour arriver en retard. Je me gare sur une livraison. Mon « rendez-vous » est excédé et ne m’accorde que 5 minutes. Ma voiture est embarquée à la fourrière. 13 décembre, un vendredi, rien…

Tous ces cadres infaillibles sur les réseaux pros

Le bilan du mois de décembre n’est pas folichon. J’ai perdu une pige, un de mes managers me soupçonne d’insubordination et l’autre d’exhibitionnisme aux toilettes. J’ai raté un rendez-vous stratégique. Pour me distraire, je décide d’ouvrir LinkedIn et là c’est l’enfer. Toutes mes relations professionnelles célèbrent leurs succès de fin d’année avec des statuts en or massif. Morceaux choisis. « Réunion hyperformantes + selfie de rêve avec l’équipe du service contentieux », « Victoire au concours de pulls de Noël tellement sympa ». « Conférence sans notes ni slides trop réussie devant le comex ». « Concours de gâteau pour célébrer un nouveau contrat »… C’est la bienveillance à tous les étages et les remerciements permanents parfumés à la fausse modestie. « Merci à mon manager qui m’a permis de réussir une année exceptionnelle » « Je n’aurais jamais été Top Voice LinkedIn sans vous mes lecteurs adorés » « J’ai le plaisir (hypocritement contenu) de vous annoncer la parution de mon ouvrage « Le coaching digital au cœur de l’humain par l’agilité ». Je ferme LinkedIn.

Peut-on encore loser au bureau ?

J’ai l’impression d’être la Bridget Jones de l’open space. Comment ne pas culpabiliser devant les erreurs voire les échecs de fin d’année ? Des types font des conférences là-dessus. Il paraît que le perfectionnisme n’est plus de mise, que le pragmatisme va avoir la peau du perfectionnisme, que les control-freaks n’ont plus le vent en poupe et qu’on leur préfère des gens à l’intelligence, comment dit-on déjà ?, « émotionnelle »… En vérité, les gens font de moins en moins d’erreur, les incompétents, les improductifs, les fainéants, les distraits, les incapables sont systématiquement écartés ou font l’objet d’une reconfiguration dans un centre de rééducation mystérieux. En fait il y en a peu. En dépit des plaintes, des jérémiades et des lamentations si françaises, nous travaillons, tous beaucoup et plutôt bien. Et puis le droit à l’erreur c’est à la mode, non ? Et la bienveillance, c’est pas tendance ? Et la société de confiance, c’est pour les chiens ?

Absolution, indulgence et autocongratulation

Comme certains font la liste de leurs envies, à mesure qu’approche le 25 décembre, je fais la liste de mes erreurs et m’administre une série d’absolutions et d’indulgences à faire pâlir un contrôleur de gestion sadique. Dans un monde où les managers passent sans se ressembler, où plus rien n’est évident, où les cadres sur-bossent, je ne vois pas pourquoi je prendrais le martinet du DRH pour m’auto-flageller. Ceci-dit quelques conseils à ceux qui s’égarent, qui foirent, qui se trompent, qui tombent, qui se fourvoient, qui dérapent, bref, qui losent et pour qui un accident est si vite arrivé.

Prenez votre vendredi quand vous sentez le collapse, partez respirer, sortez la tête de l’eau.
Avouez vos fautes et n’incriminez personne. Un bon manager pardonne et se pardonne.
Ne vous mettez pas la rate au court-bouillon : le meilleur expert de votre travail c’est vous, vous ferez mieux la prochaine fois.

Nous naissons sur terre avec un crédit de bêtises à faire. Le destin ca existe. Parfois c’est la faute à pas de chance, hein !?
Mettez-vous à votre compte, vous ne rendrez compte de vos erreurs qu’à vous-même.
Attendez une heure avant d’envoyer un mail important.
Cuisinez, jardinez, bricolez, réussir quelque chose de ses mains c’est reprendre confiance.
7bis. Reprenez votre vendredi si nécessaire.

Pour ma part, je vais plutôt m’auto-congratuler et me pardonner mes erreurs à moi-même au lieu de me donner des avertissements que je rumine en pensées toxiques tout le jour et toute la nuit. Après tout, LinkedIn n’enseigne-t-il pas l’autocélébration ? Et en parlant d’auto tiens, si je filais chez mon banquier prendre un prêt à la consommation (les taux sont presque nuls) et si je m’offrais une vieille Porsche. A crédit ?

Après tout, je ne suis pas à une erreur près.

*”I would prefer not to” citation culte de Bartleby, le roman d’Herman Melville

Une musique pour lire la chronique… It’s a mistake de Men at work…

Le coup de cœur de David Abiker
« Les géniales erreurs de la gastronomie française » de Christophe Mareinges

Bio du blogueur

David Abiker

David Abiker

David ABIKER, DRH dans une autre vie, est en charge de la revue de presse de Radio Classique chaque matin à 8:30 et anime la tranche 16-19:00 le week-end. Il est également chroniqueur de l’Info du vrai sur Canal Plus à 17:45 et collabore notamment aux magazines Management et Courrier Cadre. Il a été, cette année encore, désigné parmi les 25 Top Voices de Linkedin qui distingue les plus grands contributeurs du réseau social. « Cocaninomane », il a fondé en début d’année la ligue canine des travailleurs…

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