Travail en mobilité : où s’arrête le boulot, quand commence la vie privée ?

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La démocratisation d’Internet et la banalisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication ont brouillé les cartes.
Si bien qu’il est délicat de définir aujourd’hui où se situe la frontière entre vie privée et vie professionnelle, s’il en existe encore une.

Toutes les enquêtes sur la question sont unanimes : le boulot ne s’arrête plus vraiment une fois franchie la porte du bureau.

Selon le Crédoc *, 39 % des actifs français se connectent à des fins professionnelles en dehors de leurs horaires et lieux de travail.

Philippe Winthrop

Philippe Winthrop

Et le phénomène concerne tout particulièrement les managers, révèle une étude menée par Roambi et Zebaz Data Marketing. 54 % des cadres passent la moitié ou plus de leur temps à travailler en mobilité, 51 % consultent régulièrement leurs données pro dans leur lit, et plus d’un tiers aux toilettes.

Rien d’étonnant à ce que 62 % d’entre eux avouent une dépendance au smartphone…

« Aujourd’hui, la vie est mobile et la frontière s’estompe entre vie privée et vie professionnelle car nous sommes désormais connectés 24h/24. Même en vacances, rares sont ceux qui coupent vraiment », observe Philippe Winthrop, consultant et évangéliste mobilité chez CSC consulting.

Grâce ou à cause des outils mobiles, poursuit-il, on peut travailler tout le temps, de n’importe où, ou presque. »

Pour Nicole Turbé-Suetens, cette tendance est la conséquence de la banalisation des usages numériques.

L’experte en nouvelles technologies appliquées à l’organisation du travail explique que « l’usage numérique ne relève plus seulement de l’entreprise. Il est dans la vie de tous les jours de chacun », comme le prouvent les taux d’équipement des ménages en téléphones intelligents, tablettes, ordinateurs portables, etc.

Un mal ou un bien ?

Les principaux intéressés – les salariés – sont partagés sur cette interpénétration croissante des sphères privées et professionnelles, désigné par le terme anglais blurring.

Charles-Henri Besseyre

Charles-Henri Besseyre

40 % estiment que le recours aux nouvelles technologies empiète trop sur leur vie privée tandis que 40 autres pour cent assurent qu’elles permettent au contraire de mieux concilier vie pro et vie perso.

18 % ne savent enfin pas dire si les avantages l’emportent sur les inconvénients, signale le Crédoc dans sa dernière étude sur la diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française.

En fait, « tout dépend des profils psychologiques des individus », indique Charles-Henri Besseyre des Horts, professeur de management et de ressources humaines à HEC.

Il y a des gens qui ont besoin d’être connectés et de répondre rapidement, d’autres qui se sentent obligés de répondre et certains qui décident de ne plus être joignables à partir de telle heure. »

Quoi qu’il en soit, « ces nouveaux outils génèrent de l’addiction au travail et ce sont les entreprises, par leur fonctionnement ou leur culture, qui peuvent inciter leurs salariés à couper, ou non leur portable », considère le chercheur qui s’intéresse à l’impact organisationnel et humain des technologies mobiles.

Nicole Turbé-Suetens

Nicole Turbé-Suetens

« C’est vrai qu’il y a des managers qui n’ont jamais de limites pour solliciter leurs collaborateurs, mais ces dérapages commencent à être maîtrisés », note Nicole Turbé-Suetens qui constate un début de régulation après la prise de conscience que le « no limit » n’est pas un mode de gestion durable.

Volkswagen fut ainsi l’une des premières entreprises, en 2012, à bloquer l’accès aux serveurs mails de ses salariés de 18h15 à 7h, soit une demi-heure avant et après les horaires de travail habituels.

Depuis, plusieurs employeurs ont emboîté le pas du constructeur automobile allemand afin de lutter contre le surmenage des cadres.

Des limites à définir

À court terme, l’entreprise est gagnante si ses salariés sont plus disponibles et réactifs. Mais à plus long terme, cette connectivité peut aussi générer davantage de stress et donc, potentiellement, d’absences pour « burn out ».

« Tout est une question d’éducation et de maturité », indique Charles-Henri Besseyre des Horts. Et cela concerne autant le management que les collaborateurs « qui doivent apprendre à déconnecter » et se fixer des limites.

Le soir après le boulot, mais aussi en journée pour éviter que la vie privée ne déborde trop sur le travail à travers les sites d’info, les courriels personnels, Facebook et autres sources de distraction.

Au-delà de cet aspect RH, l’autre enjeu pour les entreprises concerne la sécurité des données échangées via les terminaux mobiles de leurs salariés.
À l’heure des virus et du piratage informatique, « c’est une question incroyablement importante », souligne Philippe Winthrop qui reconnaît que la gestion d’un parc mobile n’a rien de simple.

Fournir le téléphone ou permettre aux collaborateurs d’amener le leur ? Qu’est-ce qui relève de la vie privée ou du travail ? Comment séparer les données professionnelles des infos personnelles ? Quelles applications autoriser ?

Là encore, « tout est question de balises et de limites » à définir, affirme le consultant.

* Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie

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