Le bureau, cet espace social parallèle

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Depuis l’invention du fauteuil à roulettes, le bureau est ce lieu paradoxal, confortable et grinçant, que l’on adore détester. Selon une étude Ipsos réalisée en 2016 dans 17 pays, 31% des français avouent ne pas apprécier leur environnement de travail, contre 22% pour la moyenne des autres contrées. En la matière (cocorico), nous sommes les plus insatisfaits au monde. Au bureau, les désagréments anecdotiques côtoient souvent les problèmes plus structurels, chacune de ces variables étant susceptible de transformer le quotidien en sitcom invivable, sous influence The Office. En effet, sur l’échelle de Richter des nuisances d’open-space, la guerre de la clim’ qui sévit en été entre les « pour » et les « contre » est au moins aussi irritante qu’une organisation « en silo », ou une inclination pathologique à la réunionite aiguë.

par Nicolas Santolaria

Nicolas Santolaria

La réunionite aiguë ou les tourments de la bureau-sclérose

Cœur battant de la vie professionnelle, la réunion est censée être une sorte de feu d’artifice neuronal qui traduit toute la puissance créative de votre structure au moyen d’une débauche d’idées neuves. En réalité, si l’on plaçait des électrodes sur le cerveau des participants, on s’apercevrait qu’on est plus proche de l’encéphalogramme plat que du feu d’artifice cognitif. Articulant un discours de conquête avec une chouquette calée dans le creux de la joue, le chef tente bien souvent à grand-peine de susciter quelques haussements de paupière, sans toujours y parvenir. Si personne dans l’assistance ne s’exprime, ce n’est pas seulement par timidité, mais parce que celui qui l’ouvre est à peu près sûr de se retrouver avec du boulot en plus : « Très bonne idée Jean-Claude ! A toi de t’emparer de ce nouveau dossier ». Comme la plupart des réunions s’achèvent sur un bilan assez flou, elles donnent alors logiquement lieu à des nouvelles réunions, pour tenter de préciser les dynamiques à mettre en œuvre afin que le processus productif prenne enfin forme (oui, mais quand et comment ?). S’ensuit une poussée de réunionite aiguë qui, d’assemblées plénières en réunions techniques, finit par coller un incroyable mal au crâne à tous les collaborateurs, débouchant sur le phénomène paralysant dit de la « bureau-sclérose ». De quoi on parlait au fait ?

Parlez-vous le dialecte d’entreprise ?

Mélange d’anglicismes, d’acronymes et de concepts fumeux, la novlangue de bureau est un dialecte le plus souvent incompréhensible pour qui est étranger à l’entreprise. Les spécialistes appellent cela un « technolecte ». Quand on arrive pour la première fois dans une société, on a parfois l’impression d’avoir affaire à une lointaine peuplade d’Amazonie dissertant sur une stratégie de chasse au gibbon : « Je benchmarke la solution et je reviens vers toi ASAP en mode projet ! » Servant à produire un sentiment d’appartenance, ce jargon ampoulé, importé en partie des Etats-Unis, donne à des processus d’une banalité affligeante des airs d’usines à gaz conceptuelles. Vous prodiguez des conseils à un petit jeune qui vient de débarquer ? Pas du tout, vous faîtes du mentoring ! Vous déjeuner avec un ancien collègue dans un bar à quinoa ? Que nenni, vous co-lunchez ! Inutile de souligner le ridicule de ce « prêt-à-parler » qui normalise en profondeur, à la fois les façons d’être et les façons de penser. A l’heure où tout le monde s’exprime comme un startupper californien en pensant ainsi faire preuve d’une absolue modernité, on se dit que le truc vraiment disruptif (tiens, encore un mot à la mode) consisterait à se remettre à parler comme monsieur tout-le-monde, avec des mots qui ne finissent pas systématiquement en –ing. Bref, à faire appel à un wording (comprenez formulation ) bien de chez nous !

Attention aux Signes Extérieurs d’Activité

Aujourd’hui, dans un univers du tertiaire dominé par des processus dont on ne voit presque jamais le bout, la vie professionnelle consiste plus souvent à générer des Signes Extérieurs d’Activité (SEA) qu’à produire quelque chose de réellement concret. Marcher vite en direction de la photocopieuse comme si on était animé par une urgence vitale est un SEA classique, tout comme le fait de déambuler dans les locaux avec un mug’ de café fumant à la main, signe que l’on est investi dans une activité stratégique qui demande une veille opérationnelle de tous les instants (en référence, bien entendu, à l’imagerie traditionnelle des films hollywoodiens). Dans ce théâtre de boulevard moquetté, tout le monde doit avoir l’air perpétuellement sur la brèche, même si tout le monde est calé sur son fil Instagram. En conséquence, il est très mal vu de partir dix minutes avant l’heure dite. Si vous désertez l’open-space à 17h50 au lieu de 18 heures, vous vous exposez alors à une remarque cinglante du type : « Alors, t’as pris ton après-midi ?! » (À prononcer avec un accent à la Arletty) Celui ou celle qui vous balance ça vient peut-être de passer toute sa journée sur Marmiton.org, mais ce n’est pas grave. Car il/elle est un figurant zélé du mirage présentéiste et regrette que vous vous montriez si mollement investi dans la grande sitcom de bureau. Allez, encore un petit effort.
Le coup de cœur de Nicolas Santolaria
« Happycratie » du psychologue Edgar Cabanas et de la sociologue Eva Illouz.

Bio du blogueur

Nicolas Santolaria

Nicolas Santolaria est journaliste nomade. Chez Anamosa, il est l’auteur de « Dis Siri ». Enquête sur le génie à l’intérieur du smartphone (2016) et de Le syndrome de la chouquette. Ou La tyrannie sucrée de la vie de bureau (2018) qui rassemble des textes issus de sa chronique « Bureau-tics » publiée chaque semaine dans Le Monde. Il est aussi l’auteur de Touriste, regarde où tu poses tes tongs (2015), et de Comment j’ai sous-traité ma vie (2017) chez Allary Editions.

twitter : https://twitter.com/Santo_nico

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