La relation homme-robot : un enjeu de co-créativité

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La robotisation, on en parle beaucoup, on fantasme sur la prise de pouvoir des robots dans le monde du travail. Symbole d’un monde du travail en constante évolution, qu’est-ce que cela implique pour les collaborateurs ? De quelle manière cela les impacte-t-il dans leur quotidien professionnel ?

Par Serge Tisseron, Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie, chercheur à l’Université de Paris VII.

Imaginez que vous deviez être opéré et qu’on vous demande si vous préférez l’être par un robot ou par un chirurgien. Vous seriez probablement bien embarrassé pour répondre, mais rassurez-vous, vous n’aurez pas à le faire. Parce que partout où il existe un robot chirurgical, les patients sont opérés par un chirurgien aidé d’un robot, ou, exceptionnellement, par un robot aidé d’un chirurgien. L’aéronautique nous a familiarisés avec cette question. L’automatisation des avions ne les fait pas voler pour autant sans pilote. L’avion peut régler un grand nombre de problèmes seul, mais il peut demander l’assistance de l’humain dans certaines circonstances où ses systèmes sont déboussolés par un bug ou un incident imprévu, et il peut même arriver que le pilote soit invité par le système automatique lui-même à reprendre l’ensemble des commandes.

Il est vrai que le langage ne nous aide pas à penser la relation entre l’homme et le robot sur le modèle de la complémentarité. En parlant d’autonomie, d’intelligence artificielle, de capacités d’apprentissage, d’empathie artificielle et de réseaux de neurones, les informaticiens prennent le risque de nous faire oublier que ces mots ne désignent rien de comparable à ce qu’ils signifient chez l’homme.

Pour ne prendre qu’un seul exemple, les neurones humains ont la double capacité de stocker l’information et de la traiter, alors que toutes les machines dites intelligentes sont basées sur une stricte séparation de ces deux fonctions.

Ces expressions sont des métaphores, et elles risquent en outre de nous cacher que ces machines resteront encore longtemps sous le contrôle humain.

Le robot ne sera jamais un collègue comme un autre, car sa capacité d’initiative sera volontairement bridée pour en faire un auxiliaire au service de l’humain, un collaborateur dévoué et efficace. Mais en même temps, le robot ne sera pas dans une relation de sujétion vis-à-vis de l’humain. Il pourra indiquer à l’homme ses erreurs, et il faudra que l’homme les accepte.

Ni maitre, ni esclave, ni collègue, le robot sera un collaborateur dont les capacités non humaines seront destinées à s’imbriquer et à se compléter avec les possibilités humaines. Des relations originales sont à construire. Des relations de services réciproques, mais non symétriques.

Et pour y parvenir, il est moins important de donner aux robots une conscience toujours plus grande que de réfléchir aux modalités limitées de conscience dont ils pourraient être dotés de façon à permettre à l’homme de développer toutes les formes de sa propre conscience du monde et de lui-même, autrement dit, le rendre toujours plus performant.

Ce serait une grave erreur de penser les robots comme de simples machines que les employés devraient apprendre à utiliser le mieux possible, pour ensuite les gérer comme des esclaves tout au long de leur vie. Les robots ne cesseront pas d’évoluer et les hommes doivent apprendre à évoluer aussi vite. Personne ne sait quels robots nous utiliserons dans 10 ans et comment nous les utiliserons. En revanche nous savons que la capacité des humains à coopérer et à être créatif seront les qualités les plus demandées. Elles seront en effet au cœur des relations que les employés entretiendront demain avec les robots, exactement de la même façon qu’elles devront être cœur des relations des employés entre eux.

C’est pourquoi de larges concertations sont nécessaires dans les entreprises pour dissiper les fantasmes et les croyances liées à la robotique, analyser les conséquences humaines et sociétales du développement de la robotique interactive, et envisager comment favoriser les bons usages en revoyant la formation et l’organisation du travail. L’enjeu en est la compétitivité de nos entreprises, et finalement la place de la France dans le monde de demain.

Le coup de cœur de Serge Tisseron
Sully Sullenberger

Serge TISSERON

Serge TISSERON

Serge TISSERON, Psychiatre, membre de l’Académie des Technologies, docteur en psychologie habilité à diriger des recherches en Sciences Humaines Cliniques, chercheur associé à l’Université Paris VII. Il a reçu en 2013 un AWARD « For Outstanding Achievement » du Family Online Safety Institute (FOSI) pour ses travaux sur les jeunes et Internet.

Dernier ouvrage paru : Le jour où mon robot m’aimera : vers l’empathie artificielle (Ed. Albin Michel).

site web : www.sergetisseron.com

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