Quand l’intime devient suspect

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Start-up ou pas, tout le monde connaît désormais ce cadre de travail novateur qu’est l’open space. Un espace ouvert, donc, avec tout ce que cela implique pour un sentiment de liberté décuplé : on jouit d’un horizon plus vaste, nous ne sommes plus entravés par des murs et nous pouvons nous rapprocher de nos collègues, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de secrets pour nous. Mais est-il vraiment souhaitable de s’attarder jusqu’à point d’heure au bureau et de faire ami-ami avec tous ses collègues ?

Nous sommes une grande famille

Vendredi, 18 h 45. Je m’apprête à envoyer le mail qui viendra clôturer ma journée, et ma semaine. J’ai passé neuf heures devant mes écrans, mes yeux piquent. Je me suis juste accordé une petite pause dej avec les gars de l’IT dehors, au foodtruck. Le temps d’un poke bowl vegan, nous avons refait le monde — ou plutôt, nous avons devisé sur la façon dont notre start-up le révolutionnerait… un jour. Tandis que je me relis une dernière fois, je ferme tous mes onglets. Au programme ce soir : un verre avec mon amoureux puis un dîner chez des amis, prévu depuis deux mois (parce que nous sommes tous des êtres importants, donc débordés). J’ai hâte de la première gorgée de Chablis, hâte de refaire le monde avec eux.

Soudain, une patte chaude se pose sur mon épaule. Une légère pression, plutôt agréable, suivie d’un « hey ! » jovial. C’est Justin, le CEO. « Pale Ale ou IPA ? »

Effroi. Je me retrouve à faire traîner en longueur un lamentable « euh », histoire de gagner quelques misérables secondes. Comment avais-je pu oublier qu’il y avait des bières plein le frigo ? Que ce soir, c’est le Friday Drinks mensuel, si cher à notre people manager, si important pour le team bonding, pour l’esprit de famille de la boîte ?
J’accepte, avec une nuance : je suis attendue pour dîner.

« Ah, mais tu t’étais inscrite dans le Doodle pour les burgers ! » lâche-t-il en se dirigeant vers la table de ping pong, où se joue un double déchaîné.

Je m’enfonce dans mon siège et dans ma culpabilité. Je regarde autour de moi pour constater l’ampleur de ma lose : les types du dev attaquent leur deuxième verre, mes voisins de la com font du zèle devant leur écran et Clara, l’office manager, lance sa playlist Spotify. Si je déserte maintenant, c’est sûr, je serai la seule. Que je prenne la peine de dire au revoir ou non, tout le monde le verra, car un open space ne se quitte pas discrètement…

Penaude, j’écris à mon compagnon de commencer sans moi : le devoir social m’appelle.

Nous sommes des animaux sociaux

Nous autres, êtres humains, sommes incapables de vivre correctement en société et restons tout à la fois dépendants de cette même vie en société. Ce soir-là, ma situation me semble inextricable. Ma situation, au sens sartrien du terme, c’est-à-dire ma place au milieu des autres, face au obstacles conditionnant la réalisation de mes projets personnels. Allez, me dis-je pour me secouer, l’enfer, ce n’est pas nécessairement les autres, un Friday Drinks n’est pas la réclusion à perpétuité. Pourquoi tirer ainsi à boulets rouges sur la cool attitude ? Pourquoi ne pas se réjouir de ce moment, gracieusement offert par la boîte, partagé avec des gens intéressants et bien intentionnés ? On aurait tort de marteler que l’entreprise doit rester un monde froid, dénué de chaleur humaine et de canapés cosy. Alors qu’est-ce que j’attends pour répandre l’amitié au bureau, les couvrir tous d’amour ?

Le problème c’est que, Doodle ou pas, les journées ne font que 24 heures. Même si, historiquement et légalement, le temps de travail diminue au profit des loisirs, concrètement, nous avons de moins en moins de vie privée. Dans sa logique disruptive, son obsession de l’innovation et de la transparence tous azimuts, la culture start-up a entrepris, entre autres, d’abolir la frontière entre vie privée et vie professionnelle. Officiellement, pour rendre le temps de travail aussi agréable que du temps libre. Mais avec un retour de bâton certain : on attend du temps libre qu’il soit optimisé pour le travail, on attend de l’individu qu’il soit flexible, donc disponible. Les mails, messageries et notifications ont pulvérisé notre intimité. Or, after works à la cool ou pas, cette dernière reste la garante de nos libertés individuelles…

Et moi et moi et moi

Pour Maître Eckhart, l’intime est ce qui nous permet de nous connaître. Bien avant la hype du développement personnel, ce philosophe du 13ème siècle avait compris qu’il faut d’abord pouvoir plonger au fond de soi avant de se réaliser pleinement. Même si, bien sûr, l’intime peut se partager, sa profondeur est une forme de distance essentielle entre soi et le monde qu’il faut cultiver afin de rester présent à ces derniers. C’est l’expression d’une liberté ne pouvant être aliénée. Pour le philosophe, il en va de l’indépendance d’esprit : « Nul n’est plus serein que celui qui se tient dans le plus grand détachement. » Alors la prochaine fois qu’on vous propose de rester au bureau sous prétexte que sharing is caring, pensez égoïstement à tout ce que vous avez envie de garder pour vous — à commencer par votre temps, et vos vrais amis.

Le coup de cœur de Mathilde Ramadier
La permaculture « humaine et sociale »

Bio du blogueur :

Mathilde Ramadier est écrivain et artiste. Elle a une formation de graphiste et a étudié la philosophie et la psychanalyse.

Elle écrit les scénarios de romans graphiques. Le premier, « Rêves syncopés », publié en 2013, a pour héros le DJ Laurent Garnier et traite de la musique électronique. Une biographie de Jean Paul Sartre est parue en mars 2015.

Début 2017, elle a sorti son premier essai, intitulé « Bienvenue dans le nouveau monde, comment j’ai survécu à la coolitude des start-ups », dans lequel elle raconte les coulisses peu reluisantes de ces nouvelles entreprises qui se targuent de construire le monde de demain.

Site : https://mathilderamadier.com

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Coup de coeur du blogueur

Mon coup de cœur du moment : La permaculture « humaine et sociale »

Je l’ai découverte lors d’un stage dans un tiers-lieu de la Drôme nommé L’Oasis de Serendip, dédié aux expérimentations en permaculture et à sa transmission. C’est une nouvelle « technique de soi », au sens où l’entendait le philosophe Michel Foucault, qui applique les principes et l’éthique de la permaculture aux relations humaines. En bref, ce qui vaut pour les carottes et les plantes médicinales vaut aussi pour nous autres, les humains. En pratique, il s’agit de prendre en compte le fait que tout est lié, que tout a un rôle à jouer avec tout dans la nature et que nous avons bien intérêt à miser sur des techniques de coopération et d’entraide, plutôt que sur la supposée — et erronée — « loi de la jungle », c’est-à-dire celle du plus performant. La permaculture appliquée aux groupes humains a beaucoup à apprendre à l’entreprise. De même que la permaculture est probablement le futur de l’agriculture, la permaculture humaine et sociale est le futur du management…

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