Quand le petit écran s’invite au bureau

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Des Experts à Mad Men, de Caméra Café à Working Girls, en passant par Profit ou Urgences, les séries télé se passionnent pour le monde du travail. Pour le meilleur et pour le pire.

Jusque dans les années 90, les séries télé ne s’intéressaient pas vraiment au monde de l’entreprise. Les héros étaient des policiers idéalistes, des infirmières dévouées, des profs au grand cœur, mais leur métier était souvent relégué à l’arrière-plan.

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Les séries étaient divertissantes et peu réalistes. Elles s’adressaient à un public familial, en accordant une grande place aux histoires d’amour », résume Marjolaine Boutet, historienne des séries TV.

 

Le tournant est survenu avec Urgences, estime la maître de conférences à l’université de Picardie-Jules Vernes, « C’est la première série qui a montré des médecins qui parlent et agissent comme des médecins. » Depuis, le quotidien au travail crève l’écran, avec un souci du détail dans Les Experts, pour en montrer les côtés obscurs comme dans The Office, ou afin de le tourner en dérision à l’instar de Caméra Café.

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Pour le sémiologue des médias François Jost, cette évolution vers la quotidienneté répond au besoin d’identification des spectateurs.

Autrefois, les héros étaient très positifs, bardés de qualités, ils nous dépassaient », explique le professeur de la Sorbonne. Aujourd’hui, les séries nous ressemblent davantage. Elles mettent en scène des personnages à notre mesure, un peu comme nous, voire pire. »

Un terrain de jeu idéal

Au-delà de l’effet miroir, l’entreprise constitue surtout une source d’inspiration intarissable.
C’est à la fois un condensé de vie et un vivier humain », estime Alban Taravello.
dossier_Alban-TaravelloLe réalisateur de la websérie DRH voit le bureau comme un immense carrefour qui permet de confronter des personnes d’horizons divers, aux caractères distincts, qui ont chacune leurs opinions, leurs problèmes personnels. Autant d’ingrédients qui génèrent des conflits, des jalousies, des rivalités, des amitiés…

Et comme c’est un monde clos, les tensions et les sentiments y sont exacerbés », assure le scénariste.

L’univers professionnel se prête également bien à la narration. Les unités de temps (la journée de travail) et de lieu (le bureau) s’adaptent parfaitement au découpage en épisodes. « C’est commode, les personnages ont un but, une tâche précise à accomplir, dans un laps de temps donné », souligne Marjolaine Boutet.

Avant tout des fictions

Leur quotidien est d’ailleurs plutôt manichéen. Le chirurgien doit sauver des vies. L’avocat doit défendre son client accusé à tort. Le DRH doit licencier un maximum de salariés, etc. Même s’ils sont caricaturaux, « ce sont des enjeux universels, basiques, compréhensibles par tous », observe l’historienne qui a publié Sériescopie, un livre de 700 pages, paru aux éditions Ellipses, qui décortique le genre.

Malgré leur authenticité, ces séries télé restent des fictions. The Office a beau respirer le documentaire, « c’est avant tout une comédie », affirme François Jost. « Personne n’imagine pouvoir vivre avec un manager fantasque, qui vient vous importuner toutes les cinq minutes pour un oui, ou pour non », poursuit le sémiologue. Dans l’ensemble, les scénarios des séries sont « relativement outrés, avec des personnages aux traits grossis », ajoute-t-il.

La vraie vie en entreprise est souvent plus subtile, plus monochrome aussi. « La plupart des gens se morfondent au travail, mais ça, la télé ne le montre pas. Les séries relèvent plus de la satire ou du fantasme », signale Marjolaine Boutet qui cite Profit, pour son humour noir, ou encore Urgences. « En un épisode, les médecins du Cook County traitent autant de cas intéressants qu’un service d’urgences en une année. » Idem dans Les Experts Miami, où Horatio Caine et son équipe parviennent à résoudre des crimes improbables à l’aide de leurs microscopes.

C’est bien là le paradoxe des séries. « Elles sont empreintes de réalisme, mais elles ne reflètent pas la réalité », juge François Jost. Elles donnent à voir un monde du travail fictif, dans lequel les turpitudes des salariés font sourire et où les problèmes de fond sont rarement abordés.

Alban Taravello ne s’en cache pas. « On voulait explorer le terrain du racisme au bureau, mais le second degré est toujours risqué sur ce genre de sujet », explique le réalisateur qui avait aussi écrit un épisode sur le suicide, avant de l’abandonner. « C’était trop touchy », se justifie-t-il.
« Le but d’une série est d’emmener le spectateur ailleurs et non pas qu’il se retrouve assis sur son canapé en ayant l’impression d’être encore au travail », conclut Marjolaine Boutet.

Geoffrey Dirat pour Expectra

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